Lettre d’Alice Labrique, la marraine de Paul, à Françoise (Frances) Bannett, une amie américaine de Paul, envoyée deux mois et demi après le décès de l’artiste.

TANTE ALICE

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Temploux

Lundi, 25 septembre 1978

Bien chère Françoise,

La semaine commence, et mon premier écrit vous est destiné en espérant pouvoir le mener à bonne fin malgré le stylo auquel j’ai grand mal à me faire. Patience. Aucune occasion ne se présente d’aller à Namur me pourvoir du « Bic Parker » que je voudrais choisir car j’ai tant à écrire. Tout d’abord recopier mes « mémoires », puis des correspondants auxquels il faut répondre, ou d’autres à « remonter » parce que déprimés, etc.

Mais aujourd’hui je veux me plonger dans mes souvenirs de Paul, au hasard de mes pensées car jamais je ne fais de brouillons, préférant la spontanéité de l’écrit. Si j’avais le temps, un récit des plus intéressants serait celui de « la famille Cuvelier-Labrique ». Que de faits à narrer ! Mais aujourd’hui je me tiens à ce qui se rapporte à ce cher Paul trop tôt parti.

Louise, la maman de Paul et sœur d'Alice.

J’ai revu ma sœur (mère de Paul) il y a quinze jours, menée à Ath par un de mes neveux qui y a fait construire une belle maison. Lors donc j’ai pu poser à « Louise » (ma sœur) des questions au sujet des derniers moments de Paul. En la nuit du 4 au 5 juillet, Paul, hébergé chez son frère Jean, demanda vers deux heures de la nuit qu’on enlève draps et couvertures et qu’on lui tende les jambes bien droites. Il croisa les mains et dit « J’étouffe, ouvre la fenêtre ». Le firmament bleu ciel était clair malgré l’absence de l’astre de la nuit. Est-ce cette vue qui a motivé les derniers mots de Paul, perçus par son frère penché pour les épier : « Que la mer est belle ! ... » Et tout était fini, Paul s’en était allé. Ses traits calmes et reposés lui donnaient l’apparence de n’avoir qu’à peine trente ans !

(À noter que seule la première des phrases qui suivent est extraite d’une autre lettre d’Alice Labrique à Françoise Bannett)

Quand il avait dix-huit mois et que je le mettais au lit, il soulevait l’oreiller pour prendre par-dessous son cahier et un crayon, et ne s’endormait qu’en serrant ce trésor dans ses bras. Quand Paul était petit — trois, quatre ans — à l’école maternelle, l’institutrice l’envoyait toujours au tableau avec une craie afin qu’il y fasse des dessins à longueur de journée. Dommage qu’on n’ait pu les photographier plutôt que d’effacer ces ébauches d’un réel talent.

Caricature de tante Alice, accompagné d'un texte de Paul qui se moque des petites mesquineries qu'entretenaient souvent les deux sœurs entre elles

Une année, ma sœur eut l’idée d’aller à la mer avec sa bande de mioches, dont Paul qui avait neuf dix ans je crois. Pour ce faire, elle avait loué un appartement au troisième étage donnant sur la mer. Pas d’ascenseur, mais l’ingénieuse Louise avait imaginé un système de drapeaux qu’elle mettait à la fenêtre. Par exemple blanc : il faut aller faire des emplettes pour le dîner ; rouge : le dîner est prêt ; bleu : il est temps de rentrer ; etc. Les enfants jouaient dans le sable à construire des forts, etc., mais Paul ne jouait jamais ; il ne quittait pas un peintre qui peignait une marine. Surpris de l’assiduité de l’enfant, le peintre lui dit : « Saurais-tu faire ce que je fais ? » « Oui » répond Paul sans hésiter. Alors le peintre met une toile blanche sur son chevalet, y trace une ligne horizontale et dit à Paul : « Fais un cheval qui saute ! », ce qui fut réalisé magnifiquement. Surpris, l’artiste voulut connaître le nom de cet enfant prodige, et, apprenant qu’il était au collège d’Enghien, il alla trouver ses professeurs et leur dit : « Quand Paul voudra dessiner, laissez-le sortir dans la campagne ». Puis, aux frais du père de Paul, l’artiste fit faire une palette de peintre pour la main droite, Paul étant gaucher. Quand Paul était au collège, les professeurs s’emparaient de tous ses dessins pour se les partager, tant ils étaient parfaits.

Tante Alice au pendule entourée de Philippe et Nathalie, ses petits neveux et nièces.

 

 

Autocaricature de Paul

 

(…) Paul avait seize ans, et la TSF enjoignait aux jeunes gens de partir pour la France afin de ne pas être pris par les Allemands. Ces derniers étaient à nos portes. Charles Cuvelier, le père de Paul, résolut d’aller mettre les siens à l’abri (…). Je ne conterai pas ici tous les heurs et malheurs de l’expédition familiale. (…) Mon beau-frère, médecin, ayant décidé de mener ma sœur et les trois plus jeunes à Toulouse (…) où il connaissait un médecin déjà venu à Lens séjourner chez lui, (…) il croyait pouvoir confier sa famille à cet ami français.

Je passe outre : il faudrait des pages pour narrer les péripéties de ce voyage. Je reviens aux trois aînés partis à vélo en espérant rejoindre la famille à Toulouse ! Après quelques heures de route, voilà que le pneu arrière du vélo de Paul éclate. Pas moyen de réparer. Rien en vue. Les deux aînés continuent leur route sans attendre Paul en panne, et sans argent ni nourriture sans doute. Il est pris dans une bande de jeunes fuyant les Boches, et des agents français les mènent dans un camp. Je ne sais combien de temps Paul y a été tenu, mais apprenant sa panne et ne le voyant pas arriver avec les deux aînés, ma sœur a alerté la Croix-Rouge, laquelle a fini par découvrir Paul, et elle a réussi à le faire relâcher pour lui permettre de rejoindre les siens. Pendant qu’il était « prisonnier » au camp, Paul n’ayant rien à faire, et tenaillé par le désir de dessiner, cherchait tous les petits cailloux crayeux qu’il pouvait découvrir et s’en servait pour dessiner sur les semelles de ses souliers ! Puis il effaçait le dessin pour en faire un autre.

Après quatre mois d’évacuation la famille a pu revenir à Lens. Paul ayant pris une grande toile (ou un carton ?), a dessiné en fin de guerre une chose vraiment humoristique représentant une carte géographique de la Belgique et de la France. Sur chaque pays, la trace d’une immense semelle allemande, et en l’air un Allemand (soldat) envoyé « promener » par un G.I. hilare qui, d’un coup de pied au bon endroit de l’occupant, dégageait les pays qu’il croyait occuper pour toujours. Ma sœur avait affiché ce tableau dehors pour fêter l’arrivée des Américains, qui s’en amusaient beaucoup. Des officiers ou des soldats ont voulu le posséder, et ma sœur le leur a donné. C’est dommage, c’était vraiment un beau souvenir.

Avant la fin de la guerre, Paul, qui avait fini ses humanités, a pris une inscription à l’Académie de dessin de Mons. À son arrivée, et pour tester ses connaissances, le directeur l’a mis devant une grande toile de deux mètres cinquante sur trois mètres cinquante qui devait servir de fond à un théâtre. Il a dit à Paul : « Dessinez-y une porte ». Et Paul de dessiner une porte qui masquait à merveille le « Combat des Amazones » ! Le directeur le reprend et met une autre toile, en disant : « La porte doit être mise en évidence ! » Alors, Paul dessine une porte entrouverte par laquelle voulaient passer toutes les misères humaines : lèpre, tuberculose, pauvreté, etc. Le directeur émerveillé lui a dit : « Je n’ai rien à vous apprendre ! »

 

 

 

 

 

 

 

Françoise Bannett

 

(…) Je viens de recevoir des coupures de journaux vantant le labeur de Paul. Par exemple, dans « Le Soir » du 13 septembre : « On a rarement l’occasion de regretter doublement la parution d’un chef-d’œuvre : « L’extraordinaire Odyssée de Corentin », textes et dessins de Paul Cuvelier. Je regrette la parution de cet album d’abord parce que son auteur vient de mourir et qu’il fut l’un des meilleurs peintres de sa génération, mais ça les critiques n’en savent rien, et que l’on a attendu sa mort pour rééditer cet album que tous les amateurs de bandes dessinées réclamaient depuis de nombreuses années ». L’auteur de l’article se plaint qu’on réédite cet album parce que la version en couleur qu’on en donne trahit la pensée de son auteur tout en servant la politique de l’éditeur. (…) C’est Paul qui m’a dit qu’on ne voulait pas rééditer ses œuvres. Le pourcentage qu’il en aurait tiré l’aurait aidé à vivre, j’ai mal au cœur quand j’y pense. Paul n’a jamais réclamé, et j’ai toujours dit et pensé que Paul ne serait célèbre qu’après sa mort. L’auteur de l’article continue : « Je crie (je sais que tout le monde s’en moque mais ce n’est pas ça qui m’empêchera de crier à à la double trahison qui voudrait se déguiser sous les traits du courage (rendre hommage à la mémoire d’un écrivain, etc.). « Corentin » est un chef-d’œuvre, mais j’attendrai pour en parler qu’on me donne l’occasion de traiter ce sujet dans la dignité. Je me refuse de crier avec les loups qui se conduisent comme des rats. Cuvelier est comme Laudy : un de ces maudits dont on reparlera plus tard ». Il paraît qu’on a vraiment abîmé les dessins en y plaquant des couleurs, mais non en les colorant délicatement comme le faisait Paul. (…)

J’aurais dû suivre mon idée voilà des années : vous alerter, chère Miss Bannett, et peut-être par vous dénicher un mécène pour patronner Paul. Trop tard. Peut-être n’aurait-il pas accepté. J’ai idée que l’opération tentée a hâté sa fin en augmentant ses souffrances. Il a dit un jour à sa mère : « J’ai vécu ma passion sur la terre ! » Puisse-t-il jouir là-haut du repos éternel où nous le retrouverons un jour. (…)

C’est « Au revoir » que je vous dis, chère Françoise, en vous embrassant de tout cœur, et je signe

Tante Alice

document communiqué par Philippe Goddin [1]

[1] Philippe Goddin a connu Hergé et Paul Cuvelier, durant les dernières années de leurs vies respectives et leur a consacré de nombreux ouvrages. Ainsi, en 1981, il retrace la vie de Paul Cuvelier dans « L'aventure artistique », avant de se pencher sur son héros fétiche dans « Corentin et les chemins du merveilleux ». Secrétaire général de la Fondation Hergé de 1989 à 1999, il est considéré aujourd'hui comme l'un des plus grands spécialistes du créateur de Tintin.