LE BIEN ET LE BEAU

 « On va dessiner l'arbre, parce qu'on ne peut pas le manger ! »

Enfant, Jean Torton a découvert Paul Cuvelier dans les pages du Journal Tintin. Alors qu’Hergé menait les dessinateurs dans sa ligne, Paul Cuvelier était à part. « J’étais fou de ce qu’il faisait ». En 1962, à 20 ans, Jean prend son courage à deux mains et lui écrit une lettre. Une rencontre est organisée à son atelier rue Jourdan. Il se souvient de tas de vieux dessins dans la pièce, "pas liés à la bande dessinée", des fusains, des sanguines et du lavis. « Nous avons sympathisé tout de suite, en nous montrant nos dessins respectifs. Nous avons beaucoup discuté, même à la maison, lors d'un dîner. Il m'avait exprimé qu'il aurait aimé fonder une famille, mais son art passait avant tout ». La recherche de l'absolu à travers la peinture avait créé chez Cuvelier un malaise perceptible, qui fit penser à Jean d'abandonner le projet de devenir un grand artiste.  « Depuis, l'art n'est plus ma priorité…  même si cela reste essentiel ». 

Jean précise sa pensée : « quand un artiste croise le "beau", cela créé en lui un trouble, et en quelque sorte il souhaite intégrer le "beau", se l'approprier... donc il le reproduit, il le dessine, il le peint, il le sculpte ! ». Jean, contrairement à Paul, n’a pas pris ce « trip du perfectionnisme ». Ce désir de dépassement qui  - à son avis - est inné chez tous les êtres humains et tout aussi présent dans le religieux avec la recherche de Dieu. « Le dessinateur intègre le beau, veut faire le beau sien alors que c’est inaccessible ». Chez les grecs, il y avait un courant de pensée qui associait le BON au BEAU, le καλὸς κἀγαθός. Jean se souvient d’une pensée de Paul : « Je ne sais plus ce qui est bien et ce qui est défendu ».

Paul aimait les chevaux, qu’il caractérisait comme « l'animal le plus nu ». Quand aux femmes dessinées par Paul Cuvelier, « elles sont habitées, elles ont une âme, ce ne sont pas - comme pour Aslan - des objets sexuels ».

Hommage à Paul Cuvelier, par Jean Torton - Huile sur toile - 130 x 162 cm

 

Jean Torton, les funcken, leur fille et une aide

« Moi, je voulais faire du Cuvelier et Cuvelier voulait faire du Michel Ange »

Jean Torton devient auteur de bande dessinée, signant aussi Jéronaton. À la demande de Paul Cuvelier, Jean réalise plusieurs coloriages dont l’album de Corentin « le Prince des Sables". Une déception, car Jean aurait préféré que celui qu’il nomme, "le maître", lui apprenne à dessiner. Jeronaton a récemment réalisé une grande toile reprenant une couverture du Journal Tintin de 1950 que Paul Cuvelier avait réalisé pour son récit « Corentin chez les Peaux-Rouges ». Jean s’explique « Ce dessin est tellement travaillé et abouti, qu'il méritait mieux que le format original; et par là même, il m'a permis de rendre hommage, sans l'avoir trahi je l'espère, à cet incomparable artiste ».

Notes prises par Philippe Capart lors d’une discussion informelle avec Jean Torton au festival d’Angoulême 2017 et finalisée par échanges de courriel en novembre 2018. Il est la propriéte de la Fondation Paul Cuvelier.